Réflexions


Pour un moment de partage en ce temps de confinement
Petites vertus en temps de crise avec Bertrand Vergely. 

Journal LA VIE 14.05.2020

proposé par Martine et Alain Schoonvaere, Diacre Permanent

« A-t-on le droit d’être heureux dans un monde malheureux ? » s’interroge le philosophe et théologien orthodoxe. Il explore pour nous la notion d’émerveillement et revient sur ce qui, dans nos vies quotidiennes, peut en faire une vertu.

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La Vie

Le coronavirus, qui est au centre de toute notre attention depuis des semaines, aurait-il tué notre capacité d’émerveillement ?

 

  • Bertrand Vergely

    Pour répondre à cette question, commençons par définir la notion.

    L’émerveillement peut d’abord s’entendre comme objet. Les gens vous parlent alors de ce qui les émerveille : les couchers ou les levers de soleil, le sourire d’un enfant, le visage de l’être aimé…

    Il y a ensuite l’émerveillement comme attitude, à savoir l’admiration.

    Tout cela est très beau, mais ce qui m’intéresse, c’est l’émerveillement dans sa signification philosophique profonde. Et celui-là est lié à trois éléments : rien ne se passe comme prévu, et l’on est totalement dérouté ; on change de mode d’être en passant de l’actif au passif du masculin au féminin, de l’émission à la réceptivité ; on part alors en voyage et l’on découvre des choses insoupçonnées.

    On n’est pas ébloui et ivre d’admiration, dans un état fusionnel, mais quand même surpris par cet inattendu qui était en attente et que l’on vit.

    S’émerveiller dans ce sens-là, c’est recevoir des informations nouvelles, se faire miroir d’une nouveauté inespérée. Il me semble qu’aujourd’hui, nous sommes entrés dans cette dynamique de l’émerveillement. On n’avait pas prévu qu’on serait coincé chez soi pendant deux mois : on est déplacé.

    On fait contre mauvaise fortune, bon cœur : on s’adapte. Et, à cette occasion, il se passe des trucs étonnants.

     

    La Vie

    En avez-vous fait l’expérience ?

     

  • Bertrand Vergely

    Je devais aller en Russie, au Québec pour donner des conférences. Tout a été annulé. Ce fut un peu brutal, je dois l’admette… Mais cette mise à l’arrêt forcée m’a donné le temps-quel luxe ! – de méditer. De me replonger dans les Évangiles qu’à force je pensais bien connaître, mais qui avaient encore tellement à me dire et à m’apprendre. Cette capacité, non seulement à vivre une situation imprévue et pas très agréable., mais à en tirer un bien que je ne soupçonnais pas : oui, cela m’a émerveillé.

    Au même titre que les deux choses surprenantes qui, à la faveur de la crise, sont apparues en France, en ce pays de « Gaulois réfractaires » (selon l’expression   d’Emmanuel Macron).

    Un comportement globalement plutôt vertueux, autrement dit l’obéissance, et une solidarité collective magnifique symbolisée par les applaudissements à 20 heures.

     

     

    La Vie

    N'est-ce pas faire preuve d’un optimisme un peu béat qui occulterait le drame en cours ?

     

  • Bertrand Vergely

     

    L’optimiste est dans le calcul. Il gomme le mal en faisant du mal un moindre mal. Il nie son existence en maximisant le bien.

    Quand il perd la vue, il se dit : « J’aurais pu perdre aussi mes bras et mes jambes, donc je m’en tire plutôt bien. » Raisonnement mathématique scandaleux parce qu’il justifie le scandale.

    Donc non, je ne suis pas optimiste ! Les choses vont mal et c’est grave, et il hors de question de minimiser le mal et sa gravité. Le Covid 19 provoque ainsi des horreurs -je pense notamment aux malades qui sont morts seuls, aux isolés, aux femmes et aux enfants battus, etc. Je ne voile pas la face. Je suis lucide. Mais cette lucidité rend plus fort, davantage enraciné en Dieu. J’ai à la fois le sens du tragique et le sens de la merveille.

    Et j’éprouve les deux en même temps car certes, nous en bavons mais une force intérieure, étonnante, nous donne de continuer de vivre. Est cela, l’émerveillement : avoir mal à la vie qui a mal et l’aimer d’autant plus ?

    Oui, il y a du malheur, mais raison de plus pour se réjouir. Oui, il y a des drames, mais raison de plus pour être heureux. Certains me demandent : « A-t-on le droit d’être heureux dans un monde malheureux ? » Mais plus qu’un droit, c’est un devoir !

     

    La Vie 

    L’émerveillement n’est donc pas un regard naïf et innocent posé sur l’existence mais une capacité à surmonter le malheur ?

     

  • Bertrand Vergely

     

    Oui, et en cela, il diffère de l’émerveillement de l’enfant que tout intéresse et étonne et subjugue.

    Prenez la jeune Etty HILLESUM. En 1943, elle est internée au camp de concentration de Westerbork en Hollande. Autour d’elle, des hommes, des femmes et des enfants meurent par centaines. Elle va aussi mourir, victime de la barbarie nazie, elle le sait. Pourtant, elle ne désespère pas, elle refuse de tuer spirituellement la vie et écrit, dans son Journal : « La vie est belle. Je dirai que la vie est belle. »

    Le 1er septembre 2006, Christiane SINGER apprend qu’elles atteinte d’un cancer et qu’elle n’a plus que six mois à vivre. « Notre devoir le plus impérieux est peut-être de ne jamais lâcher le fil de la merveille. Grâce à lui, je sortirai vivante du plus sombre des labyrinthes », écrit-elle dans Dernier fragment d’un long voyage (Albin Michel).

    Immense leçon : quand il vient le temps de l’épreuve, l’émerveillement n’est pas incongru, mais vital.

    Jusqu’au bout, Christiane SINGER s’est appliquée à ne pas sombrer en état de désenchantement, mais à demeurer en état de merveille. À lutter contre la pulsion de mort de l’époque qui fait tant de ravages. Jusqu’au bout, et malgré de terribles souffrances physiques, elle est restée une grande vivante, une émerveillée de la vie.

     De telles personnes sont des merveilles pour le monde : elles le transfigurent.

     

    La Vie

    Mais nous n’avons pas tous la force de vie de ces grandes femmes une force héroïque !

     

  • Bertrand Vergely

    Et pourtant, nous sommes tous appelés à suivre leur exemple… Lorsqu’une tuile, petite ou grande, vous tombe dessus, deux voies sont possibles.

    Vous pouvez avoir une réaction primaire de colère, car vous êtes blessé, heurté, révolté par ce qui vous arrive. Votre cœur s’endurcit. Aigri, vous vous refermez sur vous-même. Vous êtes furieux contre Dieu, les autres et la vie. Processus très humain, mais régressif et infantile, destructeur et suicidaire.

    Albert Camus a versé dans ce nihilisme : il ya trop de souffrance sur terre, donc la vie n’a pas de sens, elle est absurde, tout passe à la trappe.

    Ou alors, vous avez une certaine maturité et, en vertu d’un formidable instinct de survie, vous décidez, à un moment donné, de rester ouvert et de fonctionner en parallèle : « OK, j’ai une saleté, mais je ne veux pas le faire payer à Dieu, aux autres et au monde. »

    Vous laissez sa chance à la vie et alors un miracle s’opère : la vie se met à parler de nouveau.

    C’est toute l’aventure spirituelle de l’épreuve et c’est un véritable combat intérieur car le diable, lui, veut que vous tombiez et que vous jetiez l’éponge.

     

    La vie

    Comment opérer ce salutaire retournement ?

     

  • Bertrand Vergely

     

    Piste numéro un : ne jamais souffrit tout seul. Il est fondamental de savoir et oser dire : « Je ne vais pas bien » à quelqu’un. Car c’est dans la parole échangée que vous pouvez réenclencher votre capacité de vie, trouver la force de retourner les perspectives et de prendre conscience de ce fait essentiel ; « Les choses vont déjà assez mal comme ça, je ne vais pas en rajouter ! » Alors seulement, vous allez trouver un moyen d’avancer.

    C’est exactement le mécanisme des psaumes.

    Le psalmiste commence souvent tristement : « Seigneur, je crie vers toi, je suis dans la détresse, pauvre, malheureux, solitaire que je suis. Viens à mon aide, je vais sombrer, mourir, défaillir… » Puis, chemin faisant, tout en parlant, il n’est déjà plus dans le malheur. Il découvre que les forces célestes et divines, qui sont là en permanence et qui ne demandent qu’à agir, ont besoin de lui. Sans lui, sans sa collaboration, elles ne peuvent pas supprimer le mal qui le ronge. Et ce travail qui revient à l’homme, c’est celui de la parole, de la profondeur, de la conversion du cœur.

    A la fin du psaume, le psalmiste finit son chant en exultant de joie : « Que tes œuvres sont belles, Seigneur, toutes avec sagesse tu les as faites ! Je te rends grâce, ô mon Dieu, ma force et mon chant ! »

     

    La Vie

    Il est donc tout autant question de volonté humaine et de grâce divine.

     

     

  • Bertrand Vergely

     

    Le point de bascule dans la vie où l’on passe du négatif au positif est un déclic intérieur- vous êtes le seul à pouvoir le susciter.

    Un jour, vous vous dites : « Il y en a marre d’être dans la révolte, la déprime, la tristesse, etc. Je ne n’en peux plus. Stop, ras-le-bol, ça suffit ! J’avance, je veux autre chose, je veux vivre. »

    En décidant ainsi de ne plus être triste, la joie vient et plus elle vient, moins vous avez envie d’être triste.

    Il y a une résonance dans le ciel quand vous vous dites de telles paroles- elles sont contagieuses (au bon sens du terme !).

    Et cet acte de volonté que vous posez un certain jouer, cette décision d’attraper le fil de la merveille pour ne plus le lâcher, vous donne ensuite de vivre une ouverture sur ouverture à l’intérieur même de l’impasse dans laquelle vous êtes.

    C’est cela, la grâce : un espace qui n’est pas condamné.

    Les forces célestes sont partout et toujours présentes, et, même au fond d’un hôpital, d’une prison ; d’un camp de concentration, même au cœur de l’enfer, elles créent des ouvertures. Au cœur des ténèbres, la lumière. Quelle espérance ! A l’intime de nous-même, nous savons que la vie est fondamentalement ouverte avant même que les choses aient existé et qu’elle vaut la peine d’être vécue jusqu’au bout.

     

    La Vie

    Nous ne le savons pas tous, et un tel langage - que l’on peut résumer par ces trois mots : « Tout est grâce » - peut être difficile à entendre.

     

  • Bertrand Vergely

     

    En effet, il existe une façon de dire l’émerveillement qui peut être complètement déplacée, naïve, agaçante, voire révoltante. Il faut de la pudeur, de l’écoute, du tact, une certaine finesse.

    Et la première des délicatesses est de comprendre qu’il y a un temps pour tout.

    Un temps pour se taire - et donc d’écouter l’autre qui est dans le trou - et un temps pour parler.

    Un temps pour rejoindre l’autre dans sa colère, son désespoir, son malheur, et un temps pour l’aider à voir les belles choses qui ont jailli au creuset de son épreuve. Tout cela est très fragile comme le cristal de sucre qui peut se briser si facilement. Mais je crois qu’il est une parole, qu’in n’a jamais tort de prononcer : « Confiance ! »

    J’aime beaucoup l’image de Jésus qui dort dans la barque alors qu’une tempête fait rage sur le lac de Tibériade. Aux disciples qui, paniqués, le réveillent, le Seigneur dit : « De quoi vous inquiétez-vous ? »


La recette du bonheur

Pape François lors d'un entretien publié par la revue argentine Viva.


1. Vivre et laisser vivre »
« Les Romains ont un dicton que nous pouvons prendre comme fil directeur et qui dit "Allez, et laisser les gens aller de l’avant". Vivre et laisser vivre, c’est le premier pas vers la paix et le bonheur. »

 

2. Se donner aux autres
« Quelqu’un d’isolé court le risque de devenir égoïste. Et l’eau stagnante est la première à se corrompre. »

 

3. « Se mouvoir avec bienveillance et humilité »
« Dans Don Segundo Sombra (NDLR : roman argentin de Ricardo Güiraldes), le héros raconte que, jeune, il était comme un torrent de montagne qui bousculait tout ; devenu adulte, il était comme un fleuve qui allait de l’avant puis, devenu vieux, qu’il avançait, mais lentement, endigué.


 

J’utilise cette image du poète et romancier Ricardo Güiraldes, ce dernier adjectif, endigué. La capacité à se mouvoir avec bienveillance et humilité. Les aînés ont cette sagesse, ils sont la mémoire d’un peuple. Et un peuple qui ne se soucie pas de ses personnes âgées n’a pas d’avenir. »

 

4. Jouer avec les enfants
« Le consumérisme nous a amené l’angoisse de perdre la saine culture du loisir : lire, profiter de l’art… Aujourd’hui, je confesse peu, mais à Buenos Aires, je confessais beaucoup et aux jeunes mères qui venaient, je demandais "Combien avez-vous d’enfants ? Jouez-vous avec eux ?" C’est une question à laquelle on ne s’attend pas, mais c’était une façon de dire que les enfants sont la clé d’une culture saine. C’est difficile pour les parents qui vont travailler tôt et reviennent quand leurs enfants sont endormis. C’est difficile, mais il faut le faire. »

 

5. Passer ses dimanches en famille
« L’autre jour, à Campobasso, j’ai rencontré le monde de l’université et celui du travail et, à chacun, j’ai rappelé qu’on ne travaille pas le dimanche. Le dimanche, c’est pour la famille. »

 

6. Aider les jeunes à trouver un emploi
« Nous devons être créatifs avec cette frange de la population. Faute d’opportunités, ils peuvent tomber dans la drogue. Et le taux de suicide est très élevé chez les jeunes sans travail. L’autre jour, j’ai lu, mais je ne suis pas sûr que ce soit une donnée scientifique, qu’il y a 75 millions de jeunes de moins de 25 ans sans emploi. Et cela ne suffit pas de les nourrir : il faudrait inventer pour eux des cours d’une année pour être plombier, électricien, couturier… La dignité permet de ramener du pain à la maison. »

 

7.  Prendre soin de la création
« Nous devons prendre soin de la création et nous ne le faisons pas. C’est un de nos plus grands défis. »

 

8. Oublier rapidement le négatif
« Le besoin de dire du mal de l’autre est la marque d’une faible estime de soi. Cela veut dire que je me sens tellement mal que, au lieu de me relever, j’abaisse l’autre. Il est sain d’oublier rapidement le négatif. »

 

9. Respecter ceux qui pensent différemment
« On peut aller jusqu’au témoignage avec l’autre, du moment que les deux progressent dans ce dialogue. Mais la pire chose est le prosélytisme religieux, celui qui paralyse : "Je dialogue avec toi pour te convaincre". Ça, non. Chacun dialogue depuis son identité. L’Église croît par l’attraction, non par le prosélytisme. »

 

10. Rechercher activement la paix
 « Nous vivons dans une époque où les guerres sont nombreuses. (…) La guerre détruit. Et l’appel à la paix a besoin d’être crié. La paix évoque parfois le calme, mais la paix n’est jamais la quiétude : c’est toujours une paix active. »