Dimanche du St Sacrement – 14 juin 2020


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Commentaire d'André Wénin - 14 juin 2020
Ce 14 juin 2020
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Dimanche de la Trinité – 7 juin 2020


Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu

et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous.

 

(2 Corinthiens 13,13)


   Le long temps de Pâques est un moment où le mystère de Dieu apparaît dans une lumière nouvelle. Pour le dire avec les mots que l’apôtre Paul emploie au début de la lettre qu’il adresse aux chrétiens de Rome, Jésus « issu selon la chair de la lignée de David » a été « établi selon l’Esprit saint, Fils de Dieu avec puissance par son relèvement d’entre les morts », Dieu se révélant ainsi « notre Père ». Plus loin, Paul ajoutera que c’est l’Esprit saint qui permet aux fidèles de se reconnaître filles et fils de ce Père (8,14-17). C’est cette dynamique qui conduira peu à peu les chrétiens à formaliser l’idée d’un Dieu Trinité. 

   Je ne suis guère théologien. Je ne m’embarque donc pas dans une spéculation hasardeuse sur la Trinité. Comme beaucoup le savent, j’essaie seulement de lire la Bible et de tenter de dire au mieux « ce qu’elle me dit ». Vous savez aussi que c’est l’Ancien Testament qui capte l’essentiel de mon attention. C’est pourquoi le temps pascal m’impose une longue frustration, car il ne prévoit aucune lecture dans le Testament qui a ma prédilection. Je vais donc prendre ma revanche aujourd’hui et ne commenter que la première lecture de ce dimanche.

 

Dieu proclame son nom (Exode 34,4b-6.8-9) 

 Moïse se leva de bon matin, et il gravit la montagne du Sinaï comme le SEIGNEUR le lui avait ordonné. Il prit avec lui deux tables de pierre. Le SEIGNEUR descendit dans la nuée et vint se placer là, auprès de lui. Il proclama son nom : le SEIGNEUR. Le SEIGNEUR passa devant lui et proclama : « le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. […] » Aussitôt Moïse s’inclina jusqu’à terre et se prosterna. Il dit : « Je te prie, si j’ai trouvé grâce à tes yeux, mon Seigneur, que mon Seigneur veuille marcher au milieu de nous. Puisque c’est un peuple à la nuque raide, tu pardonneras nos fautes et nos péchés, et tu feras de nous ton héritage. » 

 

   Quel culot ! Dieu révèle lui-même son nom à Moïse, et la liturgie romaine s’arroge le droit de le censurer en sautant une phrase entière ! Inutile de préciser que les lectionnaires officiels ne laissent aucun signe de cette censure, aucun […] comme dans le texte ci-dessus (que j’ai corrigé pour qu’il soit plus proche de l’hébreu). Quelle est donc la raison d’une telle coupe sombre dans le texte biblique ? Lisons tout le discours du Seigneur à Moïse pour tenter de comprendre. 

 

Le SEIGNEUR proclama : « le SEIGNEUR, le SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité. Il maintient l’amour pour des milliers, portant faute, rébellion et péché ; mais il ne peut jamais tenir pour innocent, visitant la faute de pères sur des fils et des petits-fils, sur une troisième et une quatrième génération. »

 

   En lisant tout le texte, on s’aperçoit que le texte de la liturgie ne garde de Dieu que la miséricorde, l’amour, la fidélité. Elle préfère cacher un élément qui semble obscurcir l’image positive d’abord donnée de Dieu. Or, cet élément est tellement essentiel qu’il figure même dans le Décalogue ! Il dit comment ce Dieu plein de bonté se situe face au mal – « faute, rébellion et péché ». C’est justement le cœur du texte d’où ce passage est extrait. 

   Quel est donc le contexte ? Le Seigneur a fait alliance avec Israël et celui-ci s’est engagé solennellement à lui être loyal en se conformant à ce qu’il attend de son allié humain. À l’invitation du Seigneur, Moïse est ensuite monté sur le Sinaï : Dieu voulait lui donner les tables de la Loi et le plan d’une tente à édifier pour qu’il puisse habiter au milieu de son peuple. Après 40 jours, Moïse n’est toujours pas redescendu. Se sentant perdu en plein désert, délaissé, vulnérable, le peuple se fait un veau d’or, image d’une divinité puissante capable de calmer son angoisse, au contraire du Seigneur qui, apparemment, l’a oublié. Israël refuse ainsi la condition essentielle de l’alliance : être fidèle en tout à son Seigneur.

   Dieu se fâche alors. Il dit à Moïse qu’il va exterminer Israël. Moïse s’interpose et plaide pour qu’il ne fasse pas cela. Mais une fois au pied de la montagne et face au veau d’or, Moïse se fâche à son tour et punit les coupables de mort. Puis il se remet à implorer Dieu. Car à présent, la question se pose : le Seigneur peut-il accompagner la marche d’un peuple qui le renie ? Peut-il résider au milieu d’un peuple pécheur ? Après de longues tractations, Moïse obtient que Dieu maintienne son projet d’habiter au sein du peuple. C’est dans ce contexte qu’il va préciser comment il réagira si Israël retombe dans ses travers. 

   Si les Israélites font le mal au risque de perdre la vie et la liberté qu’il leur a données, que peut faire Dieu ? Si, dans sa miséricorde, il passe sur leur faute, ne les pousse-t-il pas à persévérer dans leur voie mauvaise ? S’il se contente de punir les pécheurs, ne va-t-il pas semer la mort ? Dans un cas comme dans l’autre, il obtiendra le contraire de ce qu’il désire : le mal ou la mort. Il lui faut dès lors trouver un compromis, une position paradoxale. C’est ce qu’il exprime lorsqu’il proclame son nom devant Moïse qui est remonté vers lui.

   Le Seigneur commence par réaffirmer l’essentiel : « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de fidélité, qui maintient l’amour pour des milliers, pardonne faute, rébellion et péché ». Au cœur de Dieu, l’amour bienveillant, tendre et fidèle le pousse spontanément à pardonner, à rendre la vie à qui a pris un chemin de mort, à rendre la liberté à qui est retombé dans les liens de l’esclavage.

   Or, le pardon n’empêche pas que le mal commis continue à produire ses effets et à faire du mal, aussi bien à celui qui l’a fait qu’à d’autres personnes. (C’est une constante de l’agir des humains : dans le bien comme dans le mal, ce que l’on fait n’est jamais sans conséquence…) Face à cela, que fera le dieu que le récit met en scène ? « Il ne tient jamais pour innocent, visitant la faute de pères sur des fils et des petits-fils, sur une troisième et une quatrième génération. » Il constate, « visite » est-il dit1, les effets que les fautes peuvent produire à long terme. N’importe qui peut faire le même constat, d’ailleurs. Si, absorbé par son travail, quelqu’un néglige sa famille, son conjoint n’en souffre-t-il pas ? et ses enfants n’en seront-ils pas affectés toute leur vie, jusque dans la façon dont ils agiront eux-mêmes en tant que parents ? Si une société se construit dans une logique de profit, ne crée-t-elle pas des exclus, n’abîme-t-elle pas la nature pour longtemps ? Inutile de multiplier les exemples…

 

   Voilà le genre de choses que Dieu peut constater en « visitant » le peuple. Et que fera-t-il dans ce cas ? Il est clair qu’il ne peut innocenter les responsables de ces fautes sans s’en faire le complice. Dès lors, il y aura jugement. Comment libérer du mal, en effet, s’il n’est pas désigné et assumé comme tel ? Cela dit, Dieu est libre de voir comment gérer au mieux le mal commis : soit il « portera » lui-même le poids du mal pour qu’il n’écrase pas les gens ; soit il marquera ses distances au moyen d’un juste châtiment, consistant le plus souvent à laisser les coupables porter les effets négatifs que leurs actes ont pour eux-mêmes. 

   Face à ces deux possibilités, Moïse répond (à la fin de la lecture) en osant supplier le Seigneur de laisser parler sa miséricorde et de pardonner. C’est à cette condition seulement qu’il pourra habiter malgré tout au milieu d’un peuple « à la nuque raide », un peuple facilement rebelle et rétif face à qui voudrait l’éduquer au bien. 

1 Dans la traduction officielle, le verbe hébreu est traduit « il punit » : cette traduction incorrecte trahit l’a priori négatif que l’on a face à ce texte.